« Si Péguy m’était conté »...

affiche du spectacle Charles Péguy un homme en marcheUne année avec Péguy au lycée Charles Péguy de Paris 11ème.

Raconter, donner à voir et à entendre, honorer la mémoire de celui qui a donné son nom à notre établissement, c’est ce qui s’est passé tout au long de cette année anniversaire, hors les murs et dans les murs de l’établissement.

Le lycée Charles Péguy, situé dans le 11ème arrondissement de Paris a été fondé en 1941, en pleine tourmente, par une grande figure de l’éducation en son temps, Madeleine Daniélou. Dès le départ il s’agissait de proposer aux élèves des études sérieuses, une solide formation de l’esprit unie à une vraie ouverture du cœur, en accueillant des familles de milieux sociaux diversifiés, d’origines culturelles et religieuses différentes, et cela au nom d’une conception de la foi chrétienne faite à la fois d’ouverture à tous et de conviction partagée. Cette orientation interculturelle et pluriconfessionnelle reste un véritable défi et se poursuit aujourd’hui. Construire une école du dialogue sans renoncer à indiquer la source qu’est le Christ, voilà un des visages que prend aujourd’hui pour nous « dire la vérité, toute la vérité… » !

conférence de Claire-DaudinOn comprend bien le choix fait à l’époque par Madeleine Daniélou de prendre Charles Péguy comme figure de référence, mais aujourd’hui, à part quelques « anciens » et la communauté Saint-François-Xavier qui anime l’école, combien de professeurs, de parents et d’élèves connaissent encore le parcours et l’œuvre de l’écrivain sorti des écrans radars de l’éducation nationale ? L’enjeu était donc de taille : présenter, faire lire, redonner Péguy à des élèves et des enseignants de 2015 ?

Pour ma part, historienne de formation et déjà admiratrice de Péguy, je dois dire que j’ai été très aidée et même stimulée par les différents colloques, conférences auxquels j’ai pu assister tout au long de l’année anniversaire. Des lectures en tout genre, des spectacles m’ont renouvelée dans l’approche de la vie et des textes de Péguy au point de vivre un vrai compagnonnage intellectuel et spirituel avec lui et je tiens à remercier l’Amitié Charles Péguy pour l’activité déployée et la qualité du site internet dédié. Sans parler des personnes rencontrées ! Cela a beaucoup compté pour pouvoir transmettre la flamme à d’autres !

Quelle a été notre ligne pédagogique ?

Villeroy 2014* D’abord nous appuyer sur l’histoire, la « grande histoire » pour rejoindre le Péguy engagé dans l’histoire, tant il est vrai que le parcours de cet homme, dans sa singularité, s’adosse et s’articule à l’histoire collective. Et cela nous a permis d’approcher son œuvre si je puis dire en douceur. Car les gens avaient peur ! « Trop compliqué , trop dur à lire, ennuyeux, par où commencer ? … » Voilà ce que nous entendions !

C’est ainsi que nous avons proposé, en septembre 2014, aux enseignants, élèves et familles volontaires un circuit « Péguy et la grande guerre » avec visite du musée de la Grande guerre du pays de Meaux et marche sur les lieux de mémoire de la bataille de la marne. Plus de 120 personnes jeunes et adultes ont répondu présents et ce fut une journée à la fois riche de culture et de mémoire, d’hommage aussi avec le dépôt de gerbe à la grande tombe de Villeroy, et de mise en goût par des lectures de textes, prose et poésie : la nouvelle édition des œuvres poétiques et dramatiques de la Pleiade sortait au même moment. J’ ai omis de dire que dès la rentrée des classes, Claire Daudin était venue donner à l’ensemble de l’équipe enseignante ainsi qu’aux lycéens une conférence très appréciée sur l’actualité de Péguy.

DVD Peguy-2015*Ensuite, rendre Péguy audible ! Car « un poète connu, classé, catalogué, et qui ne serait point gardé dans quelque cœur, est un poète mort. » C’est pour garder au cœur, vivante et prophétique, l’écriture de cet homme, que nous nous sommes lancés dans l’aventure théâtrale, avec la création d’un spectacle original, itinérant, mis en scène par un professionnel Pierre Grandry : « Péguy, un homme en marche ». Donné fin janvier 2015 au lycée Charles Péguy de Paris 11ème, cet évènement avait son poids de sens et d’actualité ! Et là nous avons été littéralement dépassés par le succès, l’écho et l’enthousiasme suscités par ces 19 représentations touchant plus de 900 spectateurs.

50 élèves acteurs de CM2 à la Terminale et quelques professeurs guides-acteurs ont fait entendre des textes forts, politiques, mystiques, poétiques, correspondant aux diverses phases de la vie de l’auteur. Le public était invité à se déplacer dans divers lieux du lycée en fonction des étapes du parcours de Péguy et des textes choisis. Pour ceux qui le voudraient un album-souvenir et une vidéo du spectacle sont disponibles à l’accueil du lycée . Je vous partage seulement l’une ou l’autre des nombreuse paroles recueillies dans le livre d’or :

« Merci infiniment pour cette émotion, ce souffle d’esprit, cette beauté, cette vérité fulgurante, incisive… je ne connaissais pas l’œuvre, la pensée de Péguy. Ce soir je suis bouleversé par l’actualité de cette pensée visionnaire. »

« Découvrir les textes de Charles Péguy si intemporels, par la voix des élèves, qui leur redonne vie, puissance et force. Je ressors de ce moment, à la fois légère de tant de beauté et de poésie, et grave par la profondeur des propos. »

« Péguy découvert enfin !Porte d’entrée pour enfin le lire ! Emotion de ces jeunes qui déclament et s’imprègnent de cette belle âme citoyenne, spirituelle, inspirée, emportée, courageuse ! »

« Paroles nées du plus profond d’un cœur et qui ont trouvé leur chemin presqu’au plus profond du nôtre. Recevez notre reconnaissance pour ce voyage magnifique. »

« J’avais oublié combien Péguy pouvait être actuel dans sa vision, permanent dans sa révolte, étonnant dans sa foi ouverte, tolérante, respectueusement ironique. Merci pour ce rappel littéraire de valeurs transcendant son époque. »

Et ce mot d’enfant : « J’ai douze ans et même moi j’ai aimé ! »

pélé-Chartres* Enfin mettre nos pas dans ceux du poète. Le spectacle « Un homme en marche » nous invitait à mettre nos pas dans ceux du pèlerin parti 3 fois pour Chartres entre 1912 et 1914. Ce que nous fîmes un beau matin du printemps 2015 à plus de 120 personnes là encore petits et grands mélangés, dans un même désir de vivre « Péguy sur le terrain ». La Présentation de la Beauce à Notre Dame fut notre compagnon de route, et nous avons suivi entre Ablis et Coltainville le chemin Charles Péguy ouvert et balisé par l’association. Lire l’ensemble du poème sur les lieux traversés par l’auteur donne un nouvel accent à ces vers trop souvent tronqués : les pieds dans la glaise , « tout poudreux, tout crottés », c’est le mouvement de l’âme du poète que nous avons expérimenté au rythme de la marche.

Tout ne peut pas être dit de cette année sous le signe de Péguy pour notre établissement et nous ne pourrons pas chaque année vivre un tel investissement, mais ce qui est sûr c’est que beaucoup en parlent comme d’un temps fort et décisif pour l’école et sont marqués par les diverses manifestations proposées. Il me semble qu’il ne s’agit pas seulement d’une parenthèse liée aux circonstances et j’en vois pour signe l’initiative prise au collège de vivre l’an prochain la journée d’intégration des élèves de troisièmes à Meaux et Villeroy.

Pour ma part, trois paroles de Charles Péguy m’habitent en lien avec ma responsabilité de chef d’établissement en ce quartier de Paris et à ce moment de notre histoire :

« J’ai toujours combattu aux frontières, aux frontières intellectuelles et aux frontières spirituelles ». L’éducation humaine et spirituelle des jeunes d’aujourd’hui se situe aux frontières, du neuf et de l’ancien, du connu et de l’incertain, du proche et du lointain, et dans une articulation sans cesse à repenser entre laicité bien comprise, respectueuse des libertés de conscience et de croyance, et enseignement religieux éclairé et éclairant. Quant à rappeler que les « maitres » sont bien des combattants tout terrain, c’est trop clair !

« Nous ne renierons jamais un atome de ce que nous avons vécu par le passé, mais nous avons retrouvé la vitalité de la sève chrétienne ». Péguy prend peu à peu conscience d’un retour à la foi de ses origines après des années d’éloignement, et l’analyse non comme un reniement des ses engagements antérieurs mais comme un approfondissement de tout ce qu’il a vécu. L’itinéraire est intéressant et peut résonner pour des éducateurs désireux d’ouvrir des jeunes aux voies de Dieu, sans rien forcer. La foi est rarement vécue seulement comme un héritage ou une simple transmission. Elle n’est pas rectiligne, elle s’apparente plutôt à un parcours avec des temps de recherches, de questions et aussi des lumières, des redécouvertes, mais ce qui a été semé dans l’enfance, en terme de témoignage et d’ouverture à Dieu, est essentiel.

« Quand je vois quelqu’un, je ne me dis jamais « propagandons ». Mais je cause honnêtement avec ce quelqu’un ». Et la suite que l’on connait invitant à l’échange des points de vue pour mieux s’éclairer mutuellement. Loin de la tolérance molle, des relations lisses, le refus de « propagander » dont parle Péguy est une invitation à la rencontre vraie, nourrie, exigeante, respectueuse de l’interlocuteur vu d’emblée comme quelqu’un qui a quelque chose à m’apprendre même s’il me déplace quelque peu.

Voilà quelques uns des enseignements, parmi beaucoup d’autres, d’une année de compagnonnage stimulant !

Dominique Paillard, directrice du collège-lycée Charles Péguy de Paris 11ème.