Communauté apostolique Saint-François-Xavier

Un homme au coeur de feu

par Dominique Paillard

 
Un homme au cœur de feu

En 1912 Madeleine Daniélou lit la vie de saint François-Xavier du P. Brou. Séduite par son itinéraire spirituel, elle le donne comme guide et protecteur au petit groupe de femmes qui se forme autour d'elle au service de la jeunesse : « Voilà un saint pour nous! »...

Un saint peut en cacher un autre...

Un saint est toujours intimidant et François-Xavier l'est plus qu'un autre. Ce « géant de la mission » peut même nous donner le vertige par son existence hors normes : 100 000 km en onze ans d'incessants voyages sur terre et sur mer, apôtre infatigable, prêchant, baptisant et confessant à tour de bras au point d'avoir celui-ci fatigué, « globe-trotter de l'évangile » supportant dangers et privations de façon héroïque, fondant missions et collèges, mourant seul aux portes de la Chine à quarante six ans... quelle grande et inimitable vie ! Et si cette grandeur, cette sainteté-là en cachaient une autre ? Oui, derrière l'épopée missionnaire de cette figure exceptionnelle se profile une autre histoire sainte, celle de l'humble Xavier, avec ses passions, ses déceptions, ses limites; celle du compagnon de Jésus non pas converti une bonne fois pour toutes, mais cherchant, parfois à tâtons, parfois dans la clarté, à agir selon ce que l'Esprit lui donne de « sentir », vivant un combat spirituel plus rude que les tempêtes sur la mer. C'est ce Xavier-là, proche, vulnérable, éprouvé et pourtant gardant confiance, passionné de Dieu et des hommes qui nous livre le véritable secret de sa vie et nous entraîne dans son sillage.

Pour le connaître, pas de journal spirituel, pas d'archives de famille,  seulement ces cent huit lettres écrites entre 1540 et 1552 à ses compagnons de Rome, du Portugal et d'Europe, à Ignace de Loyola, au roi du Portugal, à ses collaborateurs en Inde et dans l'Océan Indien. On y découvre à la fois l'homme de prière, l'apôtre enflammé, l'ambassadeur officiel de l'Église aux Indes, le maître spirituel, le défenseur des parias, le catéchiste, l'observateur des cultures et confessions rencontrées et encore le compagnon uni étroitement à Ignace par delà l'éloignement physique..., bref l'homme dépoussiéré de son auréole et néanmoins si saint !

Un homme de la Renaissance

« Je rêvais tout enfant d'être un grand capitaine ou un maître admiré régnant sur les esprits... » M.D

Né en 1506 en Navarre, mort en 1552 sur l'île de Sancian en face de Canton, François-Xavier a vécu à une époque d'intense bouleversement culturel et religieux. Dans l'Église, c'est le temps des Réformes, préparé par une longue crise de la papauté et du clergé, laissant à lui-même le peuple chrétien, ne percevant pas les nouvelles attentes des laïcs.

En Europe, c'est l'ouverture sur le Nouveau Monde: les horizons s'élargissent, stimulant les aventuriers de tout style, les marchands, les missionnaires à une époque où conquête et évangélisation vont de pair. Dans cette rencontre des peuples et ce choc des cultures, l'Europe à la fois se fissure et se remodèle. Peu à peu les consciences nationales s'éveillent, les langues nationales gagnent du terrain aux dépens du latin, les idées laïques avancent chez les esprits « éclairés ».

La rencontre d'Ignace ou l'ambition convertie

«...  la plus rude pâte qu'il ait jamais maniée... »

1525-1533 : Le parcours sans faute d'un jeune homme ambitieux

À dix-huit ans, François-Xavier se retrouve cadet d'une famille noble, ayant tout perdu dans la guerre de rébellion de la Navarre contre l'Espagne, sauf l'honneur. Plus de fortune, avenir militaire bloqué, la seule issue ce sont les études, le droit et la carrière ecclésiastique via Paris où l'Université jouit d'une réputation européenne. François y monte, avec la ferme intention de s'y tailler un nom, une fortune et de rentrer chez lui la tête haute.

François s'adonne à la vie facile de l'étudiant qui travaille, pas trop, qui réussit, assez bien, et dont la carrière est assurée. Licencié puis maître ès arts il prend du bon temps: sport, escapades nocturnes, « flirt » avec les idées nouvelles; il est curieux mais prudent, entouré d'amis mais ne les suivant pas dans tous leurs excès.

Avec quelques bons atouts en main, Xavier mène le jeu, se construit son projet de vie étape par étape. Sur cette trajectoire bien partie survient la rencontre qui va tout renverser.

Le face à face Ignace Xavier.

L'imprévu, ce sont ces quatre années de cohabitation à trois, la résistance prolongée de François à l'influence d'Ignace, la décision de Pierre Favre de suivre Iñigo, le face à face d'une année entre François-Xavier et Ignace en 1533. De tout cela, nous n'avons qu'un seul mais précieux témoignage, celui de Polanco, secrétaire d'Ignace à Rome, qui en dit long :  « J'ai ouï dire à notre grand mouleur d'hommes, Ignace, que la plus rude pâte qu'il ait oncques maniée, c'était au commencement ce jeune François-Xavier, duquel pourtant Dieu s'est servi plus que de tout autre sujet de notre temps...»

Qu'est-ce qui a pu toucher Xavier au point de le faire bifurquer du tout au tout ? Xavier a toujours parlé d'Ignace comme d'un « père dans la foi » au sens de celui qui l'a enfanté à une vie nouvelle. Ignace a été le « médiateur », plus encore l'ami qui sait voir au-delà de l'apparence, pressentir la soif cachée, attendre mais aussi parler quand il le faut, sans taire les paroles abruptes comme celle-ci : « A quoi sert à l'homme de gagner le monde entier s'il vient à perdre son âme ? » Mt 16, 26. C'est la parole d'Écriture revenant le plus souvent dans les lettres de François-Xavier. Plus secrètement, c'est l'Autre qui vit en Ignace qui attire Xavier, c'est le Christ rencontré personnellement grâce au témoin Ignace : « François ne put résister à la force de l'Esprit-Saint qui lui parlait en son serviteur Ignace. »

Le fruit de cette rencontre, c'est la transformation du désir au sens fort du mot, la réorientation de toutes les puissances intérieures, de tous les dons naturels et acquis, au service non plus de soi ou, ce qui est plus subtil, de l'image idéale de soi, mais du dépassement de soi et de ses intérêts pour ceux d'un autre. Xavier fait à Dieu, à ce moment de sa vie, le plus beau et le plus décisif cadeau, celui de sa liberté. On peut souligner au passage l'importance des Exercices menés avec Ignace après sa conversion. L'ambitieux se servait de tout, y compris de Dieu, pour réussir, le converti accepte de se laisser conduire vers d'autres sommets, ceux du service, de l'amour humble et gratuit.

François-Xavier s'est découvert aimé, sauvé d'un piège, celui des vanités. Il n'a qu'un désir, faire connaître à d'autres le nom et l'amour de Dieu qui a changé sa vie. On ne fait bien passer que ce qui nous habite...

Une devise : “davantage”

Xavier est un homme qui, dans ses rares heures de sommeil - il prie souvent et longuement la nuit-, a des songes. Il en rapporte deux qui nous font entrer dans son intimité:

Sur les routes d'Italie, il réveille une nuit son compagnon Jacques Laynez: « Jésus, que je suis moulu ! Savez-vous ce que je rêvais ? Je portais sur mon dos un Indien, il pesait si lourd que je ne pouvais le transporter » (Cinq ans avant l'appel de Rome!)

À la veille de s'embarquer pour Goa, il dit à Simon Rodriguez : « Vous souvenez-vous, mon frère Simon, de cette nuit passée dans l'hôpital de Rome, quand je vous réveillai avec mon cri répété: Davantage ! Davantage ! Comme vous me demandiez la raison de mon cri, je vous répondis de n'en pas faire cas. Sachez maintenant que je me voyais en de très grands labeurs et périls pour le service de Dieu notre Seigneur; et cependant sa grâce me soutenait et m'animait à tel point que je ne pouvais m'empêcher d'en demander davantage. J'espère que l'heure arrive où ce qui me fût  montré d'avance se réalisera. »

Depuis le choix de suivre Ignace dans son projet apostolique, la vie de François-Xavier est une succession d'appels, de départs vers... plus loin, davantage, « más ». Plus loin géographiquement, c'est Lisbonne, Goa, l'Inde du Sud, les îles Moluques, le Japon, la Chine. Plus loin culturellement, c'est l'adaptation permanente aux différents milieux, aux mœurs, aux langues qu'il a voulu apprendre mais qu'il n'a qu'effleurées, toujours dépendant des traducteurs. Comment ne pas penser à Paul disant: “Libre à l'égard de tous, je me suis fait tout à tous; je me suis fait Juif avec les Juifs, païen avec les païens”, quand on le voit travailler sur le pont avec les matelots, partager la vie menacée des pêcheurs de perles, parler commerce avec les marchands, se faire exclu avec les exclus et lettré avec les lettrés? Tous les échos rapportent sa puissance de sympathie, sa chaleur humaine, sa joie contagieuse, ce qui ne l'empêche pas d'être intransigeant quand il y va des intérêts du Royaume.

Plus loin spirituellement, enfin, c'est la voie du dépouillement, de la confiance et des passivités consenties: « J'ai placé toute ma confiance en Dieu », écrit-il de mille façons. Il ne s'agit pas d'un optimisme naïf mais d'une espérance plus forte que les vicissitudes de la vie. La confiance de François-Xavier a certes été stimulée par des succès apostoliques incontestables, mais aussi grandement éprouvée, exposée au découragement, à la solitude à toutes sortes de difficultés venant des autres, des éléments ou de lui-même.

En fait, il a été contrecarré dans ses projets les plus chers, il a été ralenti par ses compatriotes, gêné constamment par les problèmes de langue: « Je suis comme une statue aux milieu des Japonais ». Du rêve d'aider les âmes à la réalité de tous les jours, quel fossé ! Or cette pauvreté, allant parfois jusqu'à l'impuissance, va devenir en lui l'espace de la grâce. «Le serviteur n'est pas au-dessus de son maître. François expérimente ce que veut dire communier aux souffrances du Christ, participer à sa résurrection. Il confie : « Il y a une grande différence entre celui qui a confiance en Dieu tout en ayant tout le nécessaire et celui qui a confiance en Dieu sans rien avoir et en se privant du nécessaire, afin d'imiter davantage le Christ. » (lettres du 22 juin 1549 et du 5 novembre 1549). Plus il avance, plus il découvre ses limites, la disproportion entre l'œuvre à accomplir et ses pauvres forces, surtout quand le Malin s'y met, et plus il prend appui sur Dieu Seul. «Je vous demande donc de mettre tous vos fondements en Dieu, pour toutes choses, et de ne pas vous fier en votre pouvoir, en votre savoir, ou en une opinion humaine». C'est dans ce creuset que le saint s'abandonne, se laisse façonner entre les mains de Dieu et qu'apparaît la véritable aventure de François-Xavier : non pas tant l'évangélisation de nouvelles terres par l'apôtre que la saisie de l'apôtre par Dieu, désormais mû et inspiré par lui au point que son action devient celle de Dieu.

François en Asie est un homme de plus en plus libre, engagé profondément et cependant dégagé du succès comme de l'échec, sûr que le dernier mot est à Dieu.

Quel est le secret de François-Xavier?

« Il a fait ce qu'on lui avait dit de faire,
non point tout certes, mais ce qu'il a pu...»
P.Claudel

L'urgence spirituelle de la mission

François a conscience d'être envoyé par le Christ, pécheur parmi des pécheurs, auprès de ceux qui sont en danger de mort spirituelle. Homme du XVIe siècle, il est hanté par la question du salut. D'ailleurs ce n'est pas une question  métaphysique chez lui mais une urgence, une affaire de vie ou de mort ! Il sait de quel piège mortel le Seigneur l'a tiré, piège de l'orgueil et des fausses assurances. Il sait que le Tentateur, « l'Ennemi », poursuit son combat mortifère au milieu du monde, que des âmes sont en jeu dans ce drame spirituel, des âmes bien « concrètes », celles d'Anjiro le Japonais, d'Antoine le Chinois, de Pirate le Portugais, de Gomez le jésuite. «Ce que nous prétendons faire en ces contrées, c'est attirer les gens à la connaissance de leur Créateur, Rédempteur et Sauveur Jésus-Christ notre Seigneur... Nous avons l'intention d'expliquer et de manifester la vérité, aussi nombreuses que soient les contradictions qu'on nous oppose, car Dieu nous oblige à aimer davantage le salut de nos prochains que nos vies corporelles.» (lettre du 5 novembre 1549)

Cette certitude claire, certains diront simpliste, qu'il n' y a pas d'autre Nom par lequel nous sommes sauvés que celui de Jésus-Christ « Chemin, Vérité, Vie », lui fait porter sur les autres croyances des jugements expéditifs la plupart du temps. Bouddhisme, hindouisme, confucianisme, islam, rien à espérer de ces religions païennes qui détournent du vrai Dieu. François-Xavier est parti avec des idées simples pour un Orient complexe. Certains après lui auront une autre approche. De plus, quatre siècles séparent le concile de Trente de Vatican II, nous sommes loin en 1550 de la théologie des religions et du dialogue interculturel.

Cependant, à sa façon, François-Xavier a pratiqué une forme d'inculturation de l'Évangile: fondation de collèges pour étudiants autochtones, traduction du catéchisme et de la liturgie en langue du pays, missions confiées à des laïcs, prières chantées, peut-être même gestuées, intérêt pour la religion populaire, essai de rencontre avec des lettrés, etc. une caractéristique de la mission de Xavier, c'est de mettre l'accent sur une Église de laïc.

La force de l'ancrage ecclésial

Xavier est un homme seul mais pas isolé, perdu au bout du monde mais uni par le cœur, la prière, l'obéissance, la docilité à l'Esprit à sa famille spirituelle: « Si je t'oublie, Compagnie de Jésus, que ma droite se dessèche ! », et plus largement à la grande Église du ciel et de la terre. Il croit à la Communion des Saints, à la circulation des énergies de l'amour en un corps vivant où tout se tient. Tous ces vivants, anges, saints de l'Église, frères de la Compagnie déjà au ciel ou dispersés au loin, Marie, Joseph, il les mobilise comme acteurs avec lui. Il peut aller d'autant plus loin dans l'audace et la liberté de décision qu'il est « ancré » dans la dépendance et la mission commune.

Le plus beau, c'est que Xavier a besoin des autres. Il le dit, le vit en demandant avis, conseils, prières et informations; ses lettres manifestent un souci constant de nouvelles d'Europe et de ses frères. Il s'entoure de collaborateurs dès le départ. Bref : rien en lui d'un coureur en solitaire !

Quant au lien unissant Xavier et Ignace, on peut dire qu'il se fait de plus en plus profond au fil des ans. Il ne peut cacher son émotion en lisant la finale de certaines lettres d'Ignace : «Tout vôtre, sans jamais pouvoir vous oublier, Iñigo ». Ignace au centre, immobile à Rome, Xavier aux avant-postes, pèlerin de l'Évangile, ils se complètent comme le point et le cercle; l'Église l'a perçu en les canonisant ensemble en 1622. Nous savons par une lettre arrivée en Inde six mois après la mort de Xavier qu'Ignace voulait le rappeler près de lui à Rome.

La puissance de sympathie de son cœur

Voici ce qu'il écrit en 1549 à un confrère resté en Inde : «Les hommes n'accordent leur attention qu'aux discours qui vont au fond même de leur conscience. Vous devez révéler les hommes à eux-mêmes si vous voulez les captiver... Afin de bien exprimer leur pensée, il vous est nécessaire de les connaître; or pour les connaître, il n'est qu'un moyen qui est de vivre en leur société, de les étudier, de les approfondir, de les pénétrer. Tels sont les livres vivants que vous devez parcourir.»

Tout est là : François-Xavier aime les êtres et cet amour passe, et comme il les aime dans la force et la tendresse de Dieu, il fait des merveille. Il a sûrement le charisme d'ouvrir les cœurs par son enthousiasme, sa générosité dans le don de lui-même, sa liberté disponible à tous, sa joie, des enfants qu'il met de son côté pour la mission auprès des parents. Si son humilité nous touche, son courage et son côté un peu fou ont de quoi séduire aussi. La sainteté de Xavier c'est celle d'une vie risquée en permanence, sans filet, jamais installée, aux sens propre et figuré !

Est-ce vraiment un saint pour nous aujourd'hui ? Que ce soit de l'extérieur ou de l'intérieur, décidément cet homme est étonnant, sa vie inimitable, sa sainteté inaccessible. Nous nous sentons si petits face à lui, notre cœur paraît si étroit, notre amour si tiède et fatigable! Saint François-Xavier, c'est du feu. On ne s'approche pas du feu sans brûler un peu. Mais c'est du feu qui a pris sur du bois ordinaire, comme le nôtre. Puisse-t-il nous conduire au foyer de l'amour, en ce Cœur du Christ nous livrant le secret de sa vie : «  Je suis venu allumer un feu sur la terre; je veux qu'il se répande et qu'il brûle! »

Dominique Paillard sfx

Pour en savoir plus...

- Saint François-Xavier, Correspondance 1535-1552, coll. Christus, DDB, 1987.
- Saint François-Xavier, coll. Les écrits des Saints. éd. du Soleil levant, 1961.
- H. Didier : Petite vie de saint François-Xavier, DDB, 1992.
- X. Léon-Dufour : Saint François-Xavier, itinéraire mystique de l'apôtre, rééd. coll. Christus, DDB, 1999.
- A. Ravier : Saint François-Xavier, éd. Nouvelle Librairie de France.
- Saint François-Xavier, le chemin d'un apôtre. Album de La Tradition Vivante, 1990.